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60 millions de social-traîtres II

« Chaque homme sait, au fond de lui, qu'il n'est qu'un tas de merde sans intérêt. » (Valerie Solanas)

J'aurais voulu être un taxi

Les taxis sont des gens formidables. Pas tous, bien sûr ; mais il est temps que quelqu'un corrige la mauvaise réputation de la corporation dans son entier.

Or j'aime prendre les taxis. Sur les Grands Boulevards par exemple, dans ce sens contre nature qui de toute éternité était rigoureusement interdit, vers le Levant. L'ouverture des boulevards de Richelieu-Drouot à République dans les deux sens rend caduque l'obligation pénible d'emprunter les insupportables rues Lafayette et Réaumur.

Ce soir-là, on venait d'élire un pape à Rome. Les journalistes de la radio nationale disaient des choses comme ça : « On ne sait toujours pas si c'est Francesco ou François. Mais mon contact au Vatican me dit que selon lui c'est bien François qu'il faut l'appeler. » Stupidité éternelle du journaliste, qui ne sait toujours pas que les prénoms se traduisent. Une demi-heure là-dessus ! Avec nos impôts ! Le chauffeur de mon taxi est du genre bougon, mais il a des lettres :

— Putain, les journalistes, c'est pas des aigles ! Le type bosse au Vatican et n'a même pas de notion élémentaire de latin. Francesco, c'est François, connard. Pas besoin d'épiloguer.

Je ne peux qu'acquiescer et me réjouir. Je me réjouis toujours dans ces cas-là. Et je déplore que le monde soit si mal fait. Les abrutis au microphone et les gens un peu malins derrière un volant huit à douze heures par jour ; pour trimbaler les abrutis. Et moi, et moi, et moi...

Ce matin, le chauffeur était d'un abord plus sympathique. Un Haïtien, réfugié politique en Allemagne puis chez nous. L'autre jour, c'était un physicien algérien, qui me racontait ses études en URSS. Autant de parcours fascinants pour qui sait écouter.

Les gens qui, par préjugé, n'aiment pas les taxis, sont des imbéciles. Ce sont des imbéciles au sens où Vian l'entendait. Lui les traitait plutôt de crétins, il écrivait (je cite de mémoire, tous mes livres étant toujours pris en otage — par les aléas de la vie — dans un garage de la banlieue de Madrid) :

« Celui qui ne-comprend-rien-aux-mathématiques est un fieffé crétin, voilà tout ! »

Bien sûr, le contexte est important ; les traits d'union désignent cette catégorie d'ignorants satisfaits qui, non content de ne rien comprendre à quelque chose, en l'occurrence les mathématiques, s'en flattent presque. Comme s'il y avait de quoi se vanter. Je ne comprends rien à la programmation orientée objet et à la mécanique automobile, mais je ne m'en vanterai jamais.

Je suppose que nous sommes tous, à des moments précis, des imbéciles. Par exemple, je n'aime pas l'opéra, comme d'autres n'aiment pas les taxis. Je ne m'en vante pas non plus, en général, mais cela a dû m'arriver. Et c'est idiot. Les gens qui n'aiment pas les taxis n'ont jamais discuté avec un chauffeur, ne s'intéressent pas à leur vie, à la façon dont ils doivent réaliser leur chiffre d'affaires, aux circonstances tellement variées qui font, un jour, d'un homme un chauffeur de taxi. Ce sont des gens qui ne sont pas curieux. Ce sont des imbéciles, peut-être heureux, mais à qui échappe une grande part de l'expérience humaine.

(Photos extraites du merveilleux Night on Earth, de Jim Jarmusch.)

Don Calvus le 21/03/13 à 16 h 26 dans Social-traître
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